13 novembre 2006

35 heures au collège : le témoignage d’un enseignant

Encore une fois avec un peu de temps (à peine) et de recul, les propos de Ségolène Royal n’apparaissent pas tant décalés que cela. Verbatim

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« …il faut un pacte (…) pour que si on arrive aux responsabilités on soit immédiatement opérationnels, et je pense qu'un des nœuds de l'échec scolaire se joue au collège, c'est-à-dire qu'ils arrivent en 6e, 5e, et là ils décrochent, on sait déjà ceux qui n'iront pas jusqu'au baccalauréat ou ceux qui seront en situation de décrochage scolaire. Moi, je pense qu'une des révolutions, c'est de faire les 35h au collège ! »

De quoi parle-t-on ? Du moment crucial que représente les années pubertaires que les jeunes passent au collège où s’affine le socle de savoir et de méthodologie pour avancer dans l’environnement scolaire et où se construit le substrat indispensable à devenir un être libre et autonome dans un monde social.

Dire que cet âge est difficile, enfonce les portes ouvertes. Poser qu’il est un des moments primordiaux ne condamne personne, mais impose aux adultes qui les entourent de mettre en oeuvre les conditions nécessaires à la réussite de ce passage.

Encore faut-il, que chacun puisse mettre son énergie au service de l’intelligence de la situation, la situation réelle vécue par les acteurs : les professionnels et les usagers…

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A ce titre, du point de vue de l’encadrement de la scolarité, cette déclaration met le doigt sur deux problèmes cruciaux.

La question d’une prise en charge plus soutenue des élèves, là où il y a de la difficulté scolaire, au-delà des heures de cours, pour leur permettre de faire leurs devoirs dans l’enceinte de l’établissement et de bénéficier d’une assistance personnalisée. L’une des cause des inégalités scolaires tient à ce que tous les élèves n’ont pas, dans leur famille, un cadre et un soutien appropriés pour faire leurs devoirs, pour les accompagner dans la juste appréhension de leur “métier” d’élève. Les risques de décrochage , notamment en 6ème et 5ème, sont très grands. Beaucoup sont plus d’ordre méthodologique et environnemental, que face à un contenu qui puise largement, en l’approfondissant, dans les notions du cycle 3 de l’école élémentaire.

La question de la marchandisation de l’enseignement que traduit le développement extraordinaire du soutien scolaire privé, organisé par des entreprises privées qui ont recours à des enseignants du public : 30% des lycéens et 20% des collégiens y ont recours, pour un marché de l’ordre de 2 milliards d’euros. Seules les familles qui en ont les moyens y ont accès, et la déduction fiscale de 50% ne bénéficie, bien entendu, qu’aux familles qui paient l’impôt sur le revenu…

Il n’y a, dans ces propos, rien de bien révolutionnaire pour qui a lu le Projet des socialistes. Dans le document validé en juin à la quasi unanimité, et par tous les prétendants à l’investiture présidentielle, il est question de la prise en compte des élèves de l’enseignement du 1er degré : « Nous renforcerons les dispositifs d'accompagnement scolaire qui permettent d'acquérir les notions de base, dans les premières années de l'Ecole primaire. » ; sans oublier le secondaire : « Nous ferons évoluer le collège afin qu'il ne soit plus le lieu du tri social : en instaurant une meilleure transition entre l'école élémentaire et le collège ».

La question des personnels de l'Education nationale qui : «concourent, chacun à leur place, à la réussite scolaire [et] ont un rôle majeur dans la transmission du savoir et dans l'éducation des futurs citoyens », n’est pas absente, ni la réflexion sur les conditions de l’exercice leurs professions : «  nous proposons de créer une gestion des ressources humaines (accompagnement des enseignants en difficulté, formation continue, mobilité des carrières…) et de redéfinir les missions des enseignants afin de répondre aux attentes et aux besoins de la société ».

Loin de s’en prendre aux enseignants, cette déclaration remet au contraire en perspective leur expertise. Qui mieux qu’eux, professionnels de l’éducation et de l’enseignement, peut s’assurer d’un accompagnement cohérent pour permettre à chaque élève d’apprendre, d’intégrer peu à peu les éléments de démarches et de connaissances indispensables à organiser la réussite de tous ?

Il n’est pas question d’augmenter le temps de travail des enseignants. Mais de réaliser enfin que les missions de l’enseignant qui ne se résument sûrement pas au temps qu’il passe dans une classe face aux élèves !

Dans le 1er degré, le temps de présence des enseignants dans les écoles est déjà probablement plus proche des 40h/semaine que des 26h dévolues à leur service d’enseignement…

Dans les lycées professionnels, les enseignants ont un contact avec leurs élèves largement au-delà de leurs strictes disciplines d’enseignement…

Ici et là un des facteurs de réussite de ces lieux de scolarisation c’est bien le temps que les enseignants accordent, sur leur lieu de travail, à inscrire positivement la transmission des contenus d’enseignement dans une cohérence éducative au plus près de la réalité des jeunes.

Alors il s’agit de décrire les différentes situations où peut agir l’expertise de l’enseignant, de promouvoir et de formaliser des organisations qui existent ici ou là.

Sans occulter les temps d’enseignement (préparation et conduite des séances, évaluation des apprentissages), il y aurait tellement de tâches connexes à valoriser. Les enseignants des collèges où la difficulté scolaire est forte sont demandeurs d’une réflexion sur les conditions de mise en œuvre de leur travail avec les élèves.

Il serait illusoire de penser qu’une attitude autoritaire de l’Etat viendrait porter le changement sans que les personnels y soient associés. L’élaboration d’un nouveau cadre devra associer des éléments invariants garantissant une haute ambition pour tous les jeunes, des éléments de souplesse tant les situations des collèges sont contrastées. Les aménagements devront être progressifs et concerner d’abord les enseignants volontaires et les “nouvelles générations d’enseignants“, mais une volonté forte du gouvernement sera indispensable. Car la question ne peut se circonscrire à celle du soutien scolaire.

Soyons ambitieux. A la mise en valeur des grandes responsabilités des personnels de l’éducation et de leur expertise, l’Etat doit répondre par la valorisation de leurs garanties, en terme de formation, d’évolution professionnelle, d’une juste rémunération. C’est à une nouvelle définition des missions des enseignants, de leurs obligations professionnelles au service de la réussite de tous les élèves que cette situation nous entraîne.

Et si une nouvelle fois, avec son “outrecuidance” désormais coutumière, Ségolène Royal permettait à la société de prendre à bras le corps une question qui la taraude depuis au moins un demi-siècle ?

Eric Dupuy, enseignant

Posté par GULLIVER à 09:41 - - Commentaires [0] - Permalien [#]

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